V : Aujourd’hui, j’ai le bonheur de recevoir un ami et collaborateur de longue date : Jamil Azzaoui. La musique a été présente pour lui à divers moment de sa vie et dans des situations qui sont toutes plus différentes les unes que les autres. Il a été gérant d’artistes, directeur promo-radio, artiste lui même, il a chanté en marchant Compostelle et plus encore ! Bonjour Jamil !

J : Bonjour !

V : Veux-tu d’abord nous expliquer quel rôle a joué la musique dans ta vie ? Comment tout a commencé ?

J: Ça a commencé au Maroc. J’étais malheureux. J’ai été déraciné trois fois, je suis arrivé là à l’âge de 10 ans, dans un monde assez hostile pour moi et ma vision de la vie. J’étais de couple mixte, mon père Marocain, ma mère Française, les français étant les anciens colonisateurs donc pas forcément bien vus. On parle des années 70, au lendemains de Mai 68 que j’étais trop jeune pour vivre. Donc j’arrive là et la musique a été la soupape, la respiration, c’était le rêve de liberté dans une société où on t’inflige le fait que la vie c’est la réussite sous forme d’études d’ingénieur, de docteur ou d’architecte. Si t’es pas super diplômé, tu n’es rien. Je ne voyais pas ça comme avenir. J’avais trop de folies en moi et j’avais besoin de pouvoir m’exprimer.

La musique est sans paroles donc on peut exprimer beaucoup de choses par elle qui ne seront jamais censurées et qui ne seront pas assez claires pour qu’on puisse te mettre en prison pour ça ! Dans la chanson, au Maroc des années 70-80 et même aujourd’hui, il y a des choses qu’il vaut mieux éviter de dire. Remarque que même ici au Québec, c’est de plus en plus le cas. On ne peut pas vraiment dire ce qu’on ressent sous prétexte de se faire juger sur la place publique des Facebook et Instagram par des gens qui vivent largement au-dessus de leurs moyens intellectuels. Malheureusement, des gens se croient intelligents et sont sûrs d’avoir raisons et d’avoir compris ce qui a été dit. La source de tout conflit est l’incompréhension. Bref, la musique a été ma respiration. Quand je suis arrivé au Québec, à 18 ans, c’était pour faire de la musique et chanter. Je voulais faire des chansons. J’avais écris un seul couplet de 4 rimes. Depuis l’âge de 6 ans je faisais de la rime et je n’ai jamais arrêté. Dès que je m’embêtais à l’école, ce qui arrivais souvent, je faisais de la rime. Quand je suis arrivé ici, j’avais l’intention de faire des chansons. Ça a pris des années. J’ai réussi à faire ma première chanson, je pense que j’avais 21 ans. Une chanson que j’assumais, ça s’appelait «Un bar c’est triste, un bar c’est con». Je me rappelle du titre, ça devait pas être très bon pour le reste…

V: Qu’est-ce qui a fait en sorte que tu as eu envie d’aller travailler avec d’autres artistes par la suite ?  Toi qui a travailler avec Isabelle Boulay, sur Notre-Dame de Paris et sur pleins de projets très connus ici. Pourquoi vouloir aller au delà de toi, en tant qu’artiste ? Pourquoi vouloir faire de la promotion, du marketing, etc ? Tu as senti cet appel de gérer ? De séparer 2 parties de toi-même ?

J : En fait, c’est une «badluck» ! Parmi mes premières job, j’ai travailler en usine et ai dû aller faire mes équivalences scolaires puisqu’ici on ne reconnaissait absolument rien de ce que j’avais fait avant. J’ai fini par trouver un boulot assez payant. J’étais représentant de compagnie aérienne, un des plus jeunes. Je me promenais à travers les agences de voyages et  je devais faire connaître le Maroc pour Royal Air Maroc. À l’époque c’était difficile parce que ces pays faisaient peur. Mais je m’en sortais assez bien. Par contre, ce n’étais pas complet. J’avais envie de chanter et j’ai quitter Royal Air Maroc pour le faire. Mon salaire a nettement baisser après ça ! Je n’arrivais à me produire qu’une ou deux fois par semaines… Puis, j’ai rencontré ma femme dans un concours de chanson. J’ai eu le flash de me dire «les producteurs ne viendront jamais dans les boîtes à chansons, alors il faut se battre avec leurs armes». C’est là que j’ai commencer à penser «Industrie». J’ai dit naïvement à ma femme, Catherine Karnas, qui était plus commerciale que moi : on va commencer par toi et quand ce sera installé, on s’occupera de moi. On a produit un premier 45 tours qui a couté très cher. On s’est démerdé comme on le pouvait ! Mais quand est arrivé le temps de faire la promotion, on avait plus d’argent ! J’ai donc décroché le téléphone et appelé les stations de radio en leur disant : «Bonjour, je m’appelle Jamil, je n’y connais rien, comment on fait pour tourner chez vous ?» Les directeurs m’ont appris. 

«Bonjour, je m’appelle Jamil, je n’y connais rien, comment on fait pour tourner chez vous ?»

Très rapidement, le mot s’est passé et les jeunes commençaient à venir me voir pour faire du pistage radio. Dans le temps, on pouvait parler directement aux dirigeants des stations et régler les affaires d’homme à homme ! Je faisais donc rapidement 45 appels par jours pour 120 programmations à travers la province. J’ai eu du succès dès le premier titre ! 18 mois plus tard j’étais l’agent de promotion numéro un et j’avais en moyenne 14 titres par semaine au Top 50 !

Le premier succès était avec les Gypsie Kings. On faisait tourner une chanson en espagnol à la radio alors qu’il n’y avait que du français ou de l’anglais à cette époque sur les ondes.  Ça avait d’ailleurs fait scandale parce que la chanson avait été mise dans le palmarès francophone ! De fil en aiguilles j’ai pris des risques sur un tas d’artistes. Je travaillais des trucs très commerciaux, genre Julie Masse, qui était plus aimée que Céline Dion à l’époque ! Et de l’autre côté, du Richard Desjardins.

Bref, j’étais là au bon moment, avec la bonne attitude. Au lieu de vendre des voyages, j’avais un territoire avec des stations de radios. J’ai suivi mon instinct et je savais sentir ce que les gens allaient aimer.

V : Tu t’es lancé dans le vide à plusieurs reprises dans ta vie et tu parles souvent d’instinct. Avais-tu un but précis en tête ou tu te laissais porter par les opportunités ?

J : Il y a une question de foi. La foi, c’est croire en quelque chose sans qu’il y ai de preuves. J’avais un avenir tracé pour Royal Air Maroc mais je n’ai pas suivi ça. Dans ma vie, il y a eu plusieurs croisées de chemins et j’ai souvent pris les plus difficiles parce qu’ils me correspondaient plus au niveau du coeur. Je vais t’avouer que plus l’âge avance, plus c’est difficile à faire comme choix. L’innocence de la jeunesse nous fait faire des «moves» extraordinaires qui déclenchent de la chance. La chance c’est peut-être se mettre en position d’ouverture et avoir l’audace de saisir les opportunités sans réfléchir. J’ai fermé les Promotions Jamil, ma boîte, au sommet de son succès pour partir une entreprise complètement folle qui était un bar et une salle de spectacle. Personne n’y croyait. C’était le Petit Medley. Ça a été un endroit extraordinaire. Beaucoup d’artistes ont démarré là. Je n’ai jamais eu l’argent qu’il fallait pour partir mes entreprises ! Je ne sais pas comment je faisais pour trouver le fric ! J’ai commencé les choses et les choses se sont mises en place. Comment ? La foi, l’assurance ? Aucune idée ! Mais il faut plonger !

V: C’est incroyable de constater où un simple rêve tel que «Je veux chanter» peut t’emmener. J’aimerais maintenant que tu nous parles d’une expérience tout autre. Tu as fait un AVC. Après tout ces beaux moments, malgré tout ton courage, ta foi, etc. la vie t’a envoyé cette épreuve difficile. Aujourd’hui, je te connais comme un amoureux de la nature, avec ton immense jardin. Tu écris et chante toujours mais bien différemment. Peux-tu m’en parler ?

J: L’AVC, ça m’a pris des années à le dire, mais je suis content de l’avoir vécu. Ça n’a pas été un «petit AVC». On parle de double hémorragie cérébrale. Je me suis retrouvé en chaise roulante, etc. Il a fallu tout réaprendre ! C’était il y a 11 ans. Ça m’a obligé à changer ma vision de la vie. J’étais comme un claustrophobe qu’on mettait dans un placard ! Tu as deux choix : tu crèves ou tu t’adaptes. Alors moi, le «workaholic», hyperactif, je me suis retrouvé du jour au lendemain ralentit. Une chaîne de trottoir était un obstacle à surmonter. J’avais des vertiges en permanence, même assis. Tout ça te ramène au présent. Jusque là, je ne vivais pas au présent.

«Jamil, arrête de rêver, ça te rend triste.»

Le premier amour de ma vie, elle avait 13 ans de plus que moi, m’avait dit : «Jamil, arrête de rêver, ça te rend triste.» Puis, je me disais que je ne pouvais pas arrêter de rêver. J’étais l’élève qui regardais les oiseaux du fond de la classe, celui qui ne pouvait accepter les calculs mathématique à moins qu’on me dise que ça allait permettre à un pont d’être construit, etc… J’avais besoin d’une raison. Alors, si rêver me rendait triste, c’est parce que je vivais au passé. À un passé beaucoup plus beau que ce qu’il avait effectivement été…

J’ai donc décidé de rêver réaliste. À partir de là, tout a commencé à se mettre en place. J’ai rêver mes albums, mes projets. J’ai structuré mes pensées. Et là, je me suis mis à rêver le futur. J’étais tout le temps en train d’attendre des résultats, toujours plus forts, meilleurs. L’AVC m’a obligé à confronter le présent, à chaque geste que je faisais. J’ai découvert la pleine conscience, par Christophe André, entre autres. Je suis du genre à ne pas aimer les dogmes, les religions etc. Mais ce que j’aime de Christophe André, philosophe, médecin, sophrologue, c’est qu’il amène à travailler l’appréciation de chaque chose. Le moindre objet. Le stylo, tes chaussettes, une cuillère. D’où vient-elle ? Qui y a pensé ? Qui l’a fait fondre ? Qui l’a transportée ? Tu te rends compte qu’on a un univers extrêmement riche et complexe autour de nous. Tu vois, ici, dans cette maison, il y a des objets du monde entier.

On est blasés, noyés dans l’informations. On est des enfants gâtés qui ne se rendent plus compte de ce qu’ils ont. On s’habitue à notre richesse et on n’est plus conscient de la chance qu’on a.

Quand j’ai marché Compostelle, j’ai appris quelque chose de fameux. Il peut pleuvoir, il peut venter, ça peut être l’orage, tu peux être mouillé jusqu’au os : Il fait toujours beau. C’est en ne me cachant pas sous un toit, en étant là, avec mon sac a dos et en marchant dans toutes les conditions que je l’ai appris. Il ne faut surtout pas écouter celui qui, à la radio nous dit : bon matin, il ne fait pas beau aujourd’hui. On se laisse infliger des choses comme ça et on finit par y croire. Ça c’est catastrophique. On croit ça et pourtant il y a tellement de belles choses autour de nous.

Maintenant, grâce à ma dernière blonde, tous les matin je me réveille, je prends mon café, je regarde par la fenêtre, un bon 15-20 minutes, et je savoure la chance que j’ai d’être en vie, la chance que j’ai de voir un ciel, quel qu’il soit, puisqu’il fait toujours beau. Et tranquillement je prépare ma journée, tout en sachant que tout ce temps que je prends pour apprécier la vie ne sera pas passé à être productif et à faire de l’argent.

«Quand j’ai marché Compostelle, j’ai appris quelque chose de fameux. Il peut pleuvoir, il peut venter, ça peut être l’orage, tu peux être mouillé jusqu’au os : Il fait toujours beau.»

V : Alors, si je comprends bien, une chaîne de trottoir est un obstacle difficile à surmonter, mais tu décides de faire Compostelle ? Pourquoi ça ?

J: Je vais te donner une phrase clichée mais qui m’aide beaucoup : la guérison passe par l’action. Si quelque chose ne va pas et que tu restes assis sur ton cul sans rien faire, ça n’ira pas mieux ! Il faut agir. Agir mentalement ou physiquement. Aussi, parmi mes défauts, ma mère m’a inculqué un complexe : celui d’être trop gros. Même quand je pesais 160 livres, je me trouvais gros. Toujours trop gros. Avec l’AVC et le manque d’activité physique je me regardais dans le miroir et je ne me supportais plus. Je devais agir. Quoi faire ? Nourrir mes poules (que j’avais pris en campagne pour m’obliger a marcher jusqu’à la grange matin et soir ) ? Bref, voilà, je me suis mis à marcher. D’abord de mon entrée au stop, ça fait 1km, ensuite un peu plus loin, 1,5 km, 2, 3 et éventuellement 6. Je me suis mis à fonctionner. J’ai recommencé la guitare aussi, une note à la fois malgré ce que les médecins m’avaient dit. Tranquillement, sans vraiment y croire, j’ai marché en mettant des cannes de tomates dans mon sac à dos, pour faire du poids. Quand je me suis rendu à 25 km avec un équipement réel de Compostelle (mini brosse, mini dentifrice, chaussures, etc.) j’ai commencé à le rêver. À vraiment faire semblant de le faire à tous les jours jusqu’à ce que je le fasse vraiment. Depuis, je l’ai fait 3 fois, mais le premier périple était le plus important. 917 km.

Cette pulsion d’où elle peut venir ? C’est un optimisme qui est là. En fait, tu n’as pas le choix d’être optimiste, sinon c’est destructeur. Je pense que n’importe quelle plante, arbre,  petit pois que tu sèmes, il veut pousser et survivre quelles que soient les conditions dans lesquelles il vit. S’il y a une sécheresse, il voudra survivre, etc. C’est la même chose. Je pense que c’est une flamme à l’intérieur de nous. On fait tout pour continuer, survivre, progresser, évoluer. Pourquoi ? D’où ça vient, j’ai aucune idée.

V: On pourrait continuer de parler de ce qui t’a fait cheminer mais j’aimerais maintenant qu’on en arrive au moment où tu décides de refaire des albums. Arrivons au moment présent. Maintenant, est-ce que tu es fier de ce chemin ? Comment conçois-tu ta vie actuelle ? Quelles sont tes aspirations ?

J: C’est compliqué de répondre à ça. À quelque part, on a tous, et j’ai été le premier, un méchant problème d’égo ! On a tendance à tout ramener à nous-même et à se sentir plus important qu’on n’est. Ça a l’air con, mais aujourd’hui je plante des radis et des carottes, je bouffe de l’information en permaculture et je me rends compte que notre système n’a aucun bon sens. On devrait tous être responsable de faire pousser, au moins en partie, ce qu’on consomme. J’en suis à rêver d’un mode de vie dans lequel je suis physique le matin, alimentaire l’après-midi et spirituel le soir et je commence à le faire. Je «déplug» des réseaux sociaux et de Netflix. Il faut faire attention au cinéma, qui nous vend du rêve en une heure et demie. Ça c’est nocif. Il faut prendre le temps de digérer et de regarder ce qu’on regarde. Au final, au lieu de nous changer les idées, on s’inflige des programmations qui ne sont pas saines du tout. On s’en rend compte quand on décroche, mais quand on est dedans, on ne s’en rend pas compte. Je ne reproche rien à personne ! Mais disons que moi, je ne veux plus de superflu et cela m’amène beaucoup de temps. Je lis, j’apprends, je regarde des reportages et ça m’enrichit. Aujourd’hui, je me sens petit, et je ne suis pas déçu de l’être. C’est peut-être ma place. Je n’ai pas de fierté. Pas de fierté particulière sinon que je sais ce que j’ai fait. Je vois des jobs que je pourrais faire et je veux suivre mes intérêts et ma flamme. Je veux avoir du temps. L’infiniment petit est extraordinaire. La permaculture, c’est un respect de ce qui se passe sous le sol et qu’on ne voit pas. Il y a des millions d’organismes en dessous de nous et au lieu de les agresser pour faire pousser de la nourriture on conjugue avec eux. C’est fameux.

«Aujourd’hui, je me sens petit, et je ne suis pas déçu de l’être.»

V: Pour conclure, voici une question que je pose à tout le monde : qu’est-ce que la voix pour toi ?

J : C’est énorme comme question. Je ne sais pas ce que c’est la voix ou la vibration. Mais, on peut le voir avec ceux qui font vibrer du sable sur une plaque de métal à l’aide d’un archet. Cette vibration crée des formes de sable qui sont parfaites. D’ailleurs, on pense que c’est probablement comme ça qu’une graine, quand elle pousse, sait quelle forme elle doit prendre grâce aux vibrations déclenchées génétiquement. Il y a un phénomène là-dedans qui est extraordinaire. Quand je chante, je pense beaucoup à poser ma voix de manière à ce qu’elle vibre pour que l’émotion passe. Je ne sais pas si j’y arrive. Il y a des voix qui nous figent. Des vibrations qui nous touchent et nous envoient un message.  Celui-ci peut être rassurant ou agressant. J’essaie de transmettre un message rassurant par ma vibration. L’ouverture, la gentillesse, la bienveillance … Je suis à la recherche d’une attitude gentille. Tu sais, je suis méditerranéen et je peux être très colérique ! Mais je sais que j’ai un fond gentil ! Je peux piquer des colères où tout le monde ris car tout le monde sait que je suis inoffensif ! 

Bref, la voix, c’est la vie. C’est primordial. La vie est une vibration. La voix est l’expression de cette vibration.

V : Voici la raison pour laquelle je t’ai invité ! Haha ! J’avais besoin d’une si belle définition de la voix. Merci. Merci de ta générosité. Quittons nous sur une de tes chansons. Pour plus d’infos : www.jamilofficiel.net

Cliquez ici pour écouter le podcast dans sa version audio originale

par Autour du piano blanc | Épisode No.3